
Par-delà les frontières du silence, une région s’effondre, village après village, école après école, vie après vie. Tillabéri, jadis vivante et généreuse, ploie aujourd’hui sous le joug du terrorisme, abandonnée à une tragédie sans fin.
Boungou, Sedéye, Korougoussou, Kourégou, Diblo, Béra, Namga, Doungouro, Zoribi, Kokoro-village, Méhenna, Komabangou, Seybangou, Firo-Korey…
Ces localités du Canton de Kokorou, dans la zone de Téra, ne sont plus que l’ombre d’elles-mêmes. Ici, les morts ne se comptent plus. Les survivants fuient, les enfants se taisent, et les écoles sont devenues des ruines hantées par l’absence.
Mais Kokorou n’est pas un cas isolé. D’un bout à l’autre de la région de Tillabéri, la même douleur, la même désolation s’étendent.
À Makalondi et Torodi, les assauts répétés ont contraint des villages entiers à se vider de leurs habitants.
À Sakoira et Ayorou, les marchés sont désertés, les cultures abandonnées.
À Dargol et Gothéye, la peur a remplacé la vie communautaire. Des localités de Ouallam, jadis centre d’échanges et de passage, vivent au rythme des incursions et des déplacements forcés.
Le parc du W, joyau naturel, et certains villages de Say, sont désormais un couloir de mort. À Filingué et dans les hameaux environnants, l’espoir s’étiole, remplacé par une survie précaire et silencieuse.
Partout, le même constat : des milliers d’écoles fermées, parfois depuis plus de dix ans. Une génération entière sacrifiée, livrée à l’errance, à l’illettrisme, à la résignation.
Le tissu social se déchire sous le poids des deuils, des exodes, de la faim et des maladies. Les solidarités communautaires s’effritent, les repères s’effondrent, les rêves s’effacent.
Les conséquences de cette crise sont profondes et durables. Elles dépassent les pertes humaines immédiates. Ce sont les fondements mêmes du vivre-ensemble qui sont atteints.
Les villages désertés deviennent le terreau de la nostalgie et du ressentiment. Les enfants déscolarisés, sans avenir, deviennent des proies faciles pour toutes les formes d’extrémisme. Les femmes, souvent seules, portent le fardeau d’un quotidien sans ressources. Les hommes, contraints à l’exode ou à la révolte, sont pris entre la peur et la colère.
Ce drame silencieux est un effondrement programmé de toute une région. Et pourtant, la réaction nationale et internationale reste timide, voire absente. Le désengagement de l’État dans certaines zones a ouvert la voie à l’anarchie armée. Les initiatives humanitaires sont souvent dépassées par l’ampleur des besoins, ou empêchées par l’insécurité chronique.
Pourtant, Tillabéri n’est pas condamnée. Ce territoire meurtri peut renaître, mais il faut pour cela une volonté politique ferme, une réponse sécuritaire adaptée, un plan de reconstruction sociale et éducative, et surtout, une reconnaissance pleine de la douleur de ses populations.
Nous n’ignorons pas l’insécurité persistante qui frappe plusieurs régions de notre pays, ni le combat héroïque mené au quotidien par nos forces de défense et de sécurité.
Engagées en première ligne, elles paient un lourd tribut dans leur mission de protection des populations et de sauvegarde de l’intégrité du territoire.
Que ces sacrifices, souvent consentis dans le silence et l’oubli, ne soient jamais vains. Qu’ils soient, au contraire, le socle de notre sursaut collectif.
À toutes celles et ceux tombés pour la patrie, nous rendons ici un hommage vibrant, empreint de respect, de gratitude et de reconnaissance.
Tant que l’on se contentera de compter les morts sans sauver les vivants, de fermer les yeux sur l’exode des enfants sans leur rendre l’école, tant que les villages resteront orphelins de leur humanité, alors c’est l’avenir de tout un pays qui se perd.
Salou Gobi






